D.E.M.O.N, par Lyn

D.E.M.O.N   Nous sommes le Département d’Enquêtes en Monstres, Occultisme et Nécromancie.   Les démons sont partout, sous n’importe quelle forme. …




Chapitre 1: Portraits maudits, par Lyn

— Bonjour chère demoiselle, Je suis Rose-Alice du D.E.M.O.N, Département d’Enquêtes en Monstres, Occultisme et Nécromancie, section occultisme ici présent, pour vous servir, pouvons-nous entrer ?


Notre cliente acquiesce en balbutiant et nous franchissons l’entrée. Comme convenu, nous joignons « l’utile à l’agréable », selon la définition de Rose-Alice.


Aussi notre hôte nous mène à une pièce au parquet lustré reflétant le soleil de cette après-midi d’avril qui filtre à travers une large baie vitrée.


— Oh, ne faites pas attention à elle, esquisse Rose-Alice en me désignant, tout en s’extrayant de sa crinoline et autres couches de jupons sous sa robe rose bonbon. Agnieszka est ma garde du corps.


J’esquisse un petit hochement de tête à la fois pour présenter mes respects envers notre cliente, mademoiselle Olive Doherty, et ma gratitude envers ma partenaire ; moins j’ai à parler, mieux je me porte.


Fin prête, celle-ci troque son attirail contre la pomme et le tapis que je sors de ma mallette.


— J’en déduis que vous aviez un thème en tête, osa mademoiselle Doherty.


— Oh, oui !


Tout sourire, Rose-Alice s’assoit sur ses talons, au cœur du petit tapis rond, la joue posée sur sa pomme rouge.


— Beaucoup de femmes se plaisent à s’identifier à Lilith, figure de l’égalité entre le Masculin et le Féminin et de l’indépendance sur l’autorité du premier homme. Personnellement, je m’identifie davantage à Ève qui ne paye pas de mine, née d’une côte de son amant, mais c’est elle, mue par un mélange de crédulité et d’ambition qui reste encore à définir, qui a fait de l’Homme ce qu’il est aujourd’hui.


— Ah, oui…


La réaction de la jeune peintre, qui cherche à garder contenance en installant son matériel, me rappelle mes premiers jours avec Rose-Alice. Aussi la façade distante et impersonnelle que je battis habituellement contre le monde entier s’effrite le temps d’un un petit rire sorti malgré moi. Toutefois je me reprends aussitôt ; c’est ma première affaire avec elle - qui plus est sa première affaire tout court - et je me dois de la protéger, d’autant plus qu’elle s’expose particulièrement, et je ne parle pas que de sa nudité apparente, dans l’affaire qui nous concerne.


Rose-Alice pose tandis que j’arpente la pièce. Après cinq minutes elle semble avoir estimé qu’il est temps que notre cliente se mette à table :


— Et donc, comment avez-vous su que vos portraits condamnaient ceux qui ont le malheur de figurer sur vos toiles ?


— Sur les réseaux… de plus en plus de gens ont fait le rapprochement entre les portraits que je poste et des disparition récentes.


— Je suis effectivement tombée sur des vidéos relatant ces faits divers… les victimes ont toutes entre dix-huit et trente-deux ans, quatre femmes, trois hommes. Trois sont portés disparu, trois noyés, et un pendu à son propre domicile… c’est fou comme c’est facile d’exploiter la curiosité morbide des gens. Et ça vous a fait un sacré coup de pub au passage, je veux dire, sept c’est aussi le nombre d’œuvres que vous avez postées sur Internet.


— Peut-être mais… on pouvait parler de coïncidence avec deux ou trois personnes… mais sept… J’ai peur d’avoir des problèmes.


— D’où votre demande au Département. Ça se comprend.


— Et vous… ? Vous n’avez pas peur ? Je veux dire, si vous vouliez m’interroger…


— On aurait pu le faire autour d’un thé et de petits gâteaux, j’adore les gâteaux. Mais ça, ça n’intéresse que moi, notre ennemi demande de la chaire fraîche et je consens volontiers à exploiter ce sublime corps qu’est le mien en guise d’appât. Il ne m’arrivera rien, Agnieszka est là.


 



 


— J’en reviens pas que ce soit si long.


En deux heures, Olive Doherty n’a même pas posé une goutte de peinture sur sa toile ; des lignes, des formes, puis enfin l’esquisse d’un corps.


— L’art prend du temps, chantonne Rose-Alice. Savais-tu que Léonard de Vinci a mis quatre ans pour exécuter le portrait Lisa Gherardini ? Et encore, on dit que s’il a débuté le tableau en 1503, il aurait continué à le peaufiner jusqu’en 1517. Chacune des cellules me constituant étant des œuvres d’art en elles-mêmes, ça me paraît logique que ça prenne un peu de temps aussi.


C’est le moment où je devrais l’approuver mais ce serait outrancièrement narcissique de ma part. En revanche, je ne peux nier que l’amour qu’elle porte à son corps lui est rendu. Je me contente d’hausser les épaules en regardant ailleurs.


— Mine de rien, tes bêtises nous coûtent un bras et je me ferai taper sur les doigts si notre enquête ne donne aucun résultat.


— Oh, appelle-ça un retour sur investissement, parce que je t’autorise, toi et toi seule, à te caresser devant ce chef d’œuvre quand je ne serai plus de ce monde.


Je préfère penser qu’elle veut juste pouvoir se contempler, elle qui est si coquette et dont l’image ne peut être restituée ni par une caméra ou un appareil photo, ou même un miroir.


— Parce que tu veux me faire acheter le tableau original en plus ? Je doute que le Département approuvera, donc, ça, ce sera à mes frais…


— Mademoiselle Doherty n’en fera rien à part le prendre en photo pour les réseaux. Son mobilier est majoritairement crème et chocolat, classe, chaleureux et moderne. Le portrait d’une jolie blonde à la peau d’albâtre en tenue d’Ève y aurait autant sa place qu’une rose au milieu d'un champ de patates. D’ailleurs elle n’encadre que ses œuvres faites au fusain. Faut dire qu’elle semble mieux maîtriser la technique.


— Et t’as rien d’utile pour notre enquête sinon ?


— Patience ‘Nika, patience… Notre peintre maudite doit d’abord apprendre à nous faire confiance, être mûre… avant qu’on puisse vraiment la cuisiner. C’est une petite artiste, aussi il y a des chances que ce soit le bouche à oreille qui ait attiré ses sept premiers modèles… ils ne doivent donc pas être si éloignés les uns des autres.


 



 


— Allez réveille-toi, j’ai réservé une table pour 20 heures, si tu veux que je puisse refaire ton maquillage, il va pas falloir tarder.


Depuis que nous sommes rentrées à l’hôtel, Rose-Alice s’est effondrée sur le lit, probablement exténuée après avoir tenu la pose pendant deux heures.


— La princesse n’a même pas droit au baiser du prince charmant pour son réveil ?


Je me contente de retourner sur mon siège, mon ordinateur sur les genoux. Par intermittence, je lève le regard de mon écran pour la voir s’extraire du lit avec paresse. La vie semble revenir en elle lorsqu’elle découvre que j’ai déposé un exemplaire de l’Ancien Testament sur sa table de chevet. Rose-Alice est en mesure de dévorer toujours plus de livres jusqu’à en avoir la nausée, quand bien même je la soupçonne d’en connaître le contenu en amont. Je conçois parfaitement que ce raisonnement soit totalement infondé ; bien que la perte de mémoire soit un signe de dégénérescence chez les démons, 30% d’entre eux n’ont jamais eu de souvenir de leur vie humaine, ce qui est le cas de ma partenaire. Il n’en reste pas moins que je l’ai toujours connue avec cette étonnante érudition qui rivalise largement avec celle d’une intelligence artificielle de haute pointe.


— Qu’est-ce que tu trouves tant à écrire dans ton rapport ? demande-t-elle dans un long bâillement. Ce n’est que le premier jour…


Maintenant qu’elle est derrière moi, je devine qu’elle analyse les lignes que j’ai couchées sans trop de conviction :


 


… Rose-Alice est un démon de type métamorphe, de la famille des doppelgängers. Ces démons sont connus pour prendre l’apparence de leurs contractants…


 


— Mais tout ça, tu l’as déjà écrit dans le rapport de premier contact, non ?


J’y avais même évoqué son étonnante capacité à courir avec la grâce d’une gazelle même hissée sur des talons aiguilles de quinze centimètres. Si tant est qu’on ne puisse pas considérer que ce soit une aptitude utile au combat, ça n’en reste pas moins une prouesse notable.


— Tu sais, quand les membres du Département fouillent les archives ce n’est pas que pour chercher des infos sur les démons en eux-mêmes. Un jour, peut-être que quelqu’un d’autre tombera sur une sinistre affaire de peintre maudit et aura besoin de nos chroniques pour avoir un angle d’approche. Ces gens-là n’auront pas forcément lu le rapport de premier contact et auront besoin de contexte.


— En partant du principe que ce soit bien un démon derrière tout ça. N’oublions pas que la racine des démons reste humaine…


Je ne peux le nier, bien que j’aie tendance à l’oublier. Il faut dire que mon précédent démon était loin d’être porté sur la culture, les gâteaux et les jolis vêtements de poupée ; nous avions chasse gardée sur les missions mouvementées où l’action primait sur la reflexion, parce qu’il n’y avait aucune ambiguïté sur la nature de la cible.


— Enfin ! s’exclama Rose-Alice. Sur ces sages réflexions, je ne vais pas te mentir… j’ai faim.


Ses doigts courent sur mes épaules alors qu’elle se penche sur moi.


— Et je ne parle pas du restaurant….


Ils longent mon cou, ses boucles blondes effleurent ma joue.


— … Ni même de ma prochaine lecture…


Elle dénoue ma cravate, son odeur sucrée et capiteuse s’immisce dans mes narines.


— … Et certainement pas du démon…


Elle déboutonne un premier bouton de ma chemise.