J'enterrai ma petite sœur deux jours plus tard, au bord d'un ruisseau qu'elle affectionnait.Après sa mort, je m'étais d'abord lavé à la rivière par crainte qu'on me pose des questions sur mon état, p…
Chapitre 3:
Le Sabre, par Shadowlight
Et j’ai fui cette part de mon existence qui me ronge, jusqu’à passer le seuil de la porte, jusqu’à ce que le passé devienne présent.
Là, je lutte pour détourner les yeux de mon bâton de marche posé contre le chambranle. Un bâton, ou tout du moins, c'est ce qu'il semble être, en apparence. Cet objet représente mon histoire. La mienne et celle de ma sœur.
Une histoire d’exil, Celle de deux étrangers venus du pays du soleil levant à la recherche d’un refuge, un havre de paix où tout oublier.
Car nous étions des parias privés d’avenir après que j’eus tué mon seigneur de guerre pour avoir tenté d’abuser de ma sœur. De plus jeune Bushi du clan promu à un avenir prometteur, j'étais devenu un rōnin.
Notre fuite nous amena à arpenter le vaste monde jusqu’à ces contrées montagneuses et ce village perdu où nous pensions avoir trouvé la paix.
Un doux rêve.
Brisé.
L'Homme restera toujours un loup pour l'Homme, le faible, un aimant aux hostilités. Cacher mes aptitudes aux brigands dans l'espoir d'éviter le conflit s'avéra une erreur tragique pour ma sœur. Je ne la referai pas.
Mon regard s’accroche au fardeau de mon âme. Mon estomac se noue. Ma bouche s’assèche. Ma main tremble quand du bout des doigts je caresse le bois poli où réside… la mort.
Je n’échapperai pas à mon passé. Non.
De toute façon, j’ai trop attendu. La fuite s’avère désormais impossible.
Ils arrivent. Ils sont trois. Des guerriers endurcis cette fois, pas des jeunots inexpérimentés. Parmi eux un colosse barbu avec une immense épée à deux mains. Le chef sans aucun doute.
Alors que les cavaliers mettent pied à terre, sûrs d’eux, j’empoigne le bâton. Mon souffle s’accélère face à ce symbole de pouvoir, d’esprit martial et d’honneur.
Mes mains s’écartent, le bois se sépare et dévoile la lame courbe qui brille de mille feux au sortir de son écrin. Je ferme les yeux, m’imprègne de l’instant présent.
Mes valeurs. Loyauté, inflexibilité, courage, esprit martial.
Mon sabre. Mon âme guerrière.
Ma voix s’élève claire, calme, froide.
— Vous êtes venus pour moi, bien que je n’aie nulle querelle envers vous. Je me dois de vous prévenir. Mon katana est dégainé et si vous persistez, vous mourez. Tous.
L’homme le plus proche, s’esclaffe, encoche une flèche sur son arc.
— Tu nous prends pour des amateurs, gamin ? Tu crois nous impressionner avec ton cure dent ? Tu n’as plus affaire aux écervelés de la bande. Ici, tout le monde nous craint. Nous sommes des vétérans.
Dans l’ombre de la capuche, mon visage se tourne vers l’archer. Imprégnée par le mushin, l’état où le maître guerrier ignore la peur, je ne fais plus qu’un avec mon katana. Ma lame tenue à deux mains se dresse à la verticale. Mes lèvres remuent à peine.
— Très bien, tu seras le premier dans ce cas.
Les assassins ricanent. L’archer relâche sa corde qui vrombit. Le trait file. Mon sabre tombe. Plus rapide que l’éclair, il tranche la flèche par le milieu. Pris de court, l’homme n’a pas le temps de réagir.
Je fonds sur lui. Ma lame l’atteint à l’épaule dans un impitoyable mouvement de faux, l’ouvre jusqu’au sternum, continue sa course au-delà. À peine mon katana revenu en garde, je plie les genoux, passe sous le coup horizontal d’une hache destinée à me fendre le crâne. Dans l’élan, je frappe mon agresseur à la rotule, tranche cartilages et tendons. L’homme s’écroule, privé de sa jambe.
Deux morts. Ou presque. Derrière moi, le blessé hurle en pressant les mains sur le moignon qui le vide son sang. D’un mouvement sec du poignet, je chasse les gouttes écarlates sur ma lame. Je baisse ma capuche afin que le chef voie bien son visage.
Jusqu’à présent, j’ai eu de la chance. Une chance née de la surprise, de la spontanéité d’un combat mené de proche en proche sans temps d’arrêt. Je jauge mon adversaire. Ses bras massifs possèdent plus d’allonge, de force. Seule solution, entrer dans sa garde, se rapprocher le plus possible. Sa stature d’ours lui donne un avantage incontestable.
Sauf qu’au plus profond des yeux bleus couve la certitude d’un trépas imminent.
Maintenant.
Je charge. L’air résonne de mon Kiaï, ce cri de combat qui unit l’énergie du corps à celle de l’esprit. Le barbu se met en garde avec sa claymore. La rencontre cliquetante des lames initie le ballet de mort. Fil d’épée contre dos de katana, poussée brutale contre parade souple. Mon sabre cède, s’écarte, profite de l’impact puissant pour accentuer sa vitesse de remontée vers la gorge découverte.
Un flot de sang jaillit de la jugulaire.
Pas de côté, rotation du buste, lame horizontale, pointe acérée qui découpe tenue, peau, chair, viscères.
Fin de combat.
Presque décapité, le ventre ouvert, le colosse s’écroule.
Un soupir profond franchit mes lèvres. La pression se volatilise en même temps que la carapace qui emprisonnait mon âme. Une larme roule sur ma joue. Elle est pour elle, pour ma sœur.