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Chapitre 1: Sève Ignée, par Shadowlight

Le monde finit de s’écrouler.

J’en suis l’instigateur. Involontaire, bien que d’autres soutiennent le contraire.

Ils ont sans doute raison.

Je me voile la face. Encore et encore. Depuis l’arrivée de la crise, je cherche une échappatoire. Moi, l’être le plus haï de la planète, le scientifique devenu paria. Celui qui se cache dans son bunker d’après-guerre. De toute mon âme, j’espère toujours. Trouver la solution. Le remède au mal que j’ai libéré : la Sève Ignée.

Le poids de cette écrasante responsabilité m’accable. Jour après jour. Année après année.

Face à moi, la dernière forêt d’altitude achève de se consumer. Les volutes de fumée s’élèvent en tourbillons de braises. Leur rougeoiement s’estompe, et meurt. Meurt comme l’humanité qui, au-delà de notre simple condition, donne le tempo d’une fin généralisée.

Ne reste qu’un vent de cendres qui retombent sur mon visage. Mes larmes creusent des sillons dans cette couche grise de désespoir. Je titube, m’appuie à la carrosserie de mon visioptère et pleure sans retenue. Mes pensées s’entrechoquent, celles d’une vie bâtie sur l’espoir, avant la déchéance, la longue descente aux enfers. L’enfer d’un monde végétal qui s’éteint. Non. S’embrase. Un terme plus approprié.

Un soupir franchit mes lèvres. Je baisse le masque qui me couvre le visage et respire cet air d’apocalypse. Qu’importe sa nocivité, car ce paysage de désolation reflète la chute de mes ambitions. Celles d’un individu passé du statut de sauveur à celui d’ange déchu.

Pourtant, avant que tout ne devînt incontrôlable, je croyais tenir la solution à la faim qui gangrenait notre monde anémié. Plus de déséquilibre entre ceux qui accaparent les richesses et ceux qui triment pour obtenir le droit de se nourrir.

Qu’est-ce qui a foiré alors ? Comment l’exobotaniste de renom que j’étais a-t-il pu se planter à ce point ?

Je renifle, essuie cette cendre qui me couvre le visage et laisse poindre un sourire désabusé, car… je n’en sais foutre rien ! Moi, autant que tous ceux qui se sont penchés par la suite sur la question. Tout au mieux, nous suspectons une contamination par un agent extérieur, peut-être due à la tempête solaire qui nous a frappés ce jour-là.

À moins que la nature n’ait décidé seule de siffler la fin de partie ?

Une fois encore, je me rappelle mon arrogance, quand du haut de la station orbitale, je libérais l’accélérateur souche. Pulvérisé dans la haute atmosphère par des millions de drones, porté par les vents d’altitude, il colonisa la planète pour se lier à la sève de chaque plante. En peu de temps, mes certitudes d’alors, soutenues par l’entièreté de la sphère scientifique, se virent confirmées.

Je revois verdir les déserts du réchauffement climatique, les arbres rachitiques reprendre vigueur, les plaines agricoles accroître leur rendement endémique, les fleurs disparues renaître.

Ça marchait. Le mutagène dopait l’ensemble de la chaîne végétale.

Une euphorie de courte durée.

Au bout d’une vingtaine de mois, les premiers incidents éclatèrent. Des champs entiers s’embrasaient sans raison.

Une poignée d’années plus tard, la chaîne de contamination se propagea à la planète entière comme un cancer de stade avancé. Seules les basses plaines souffrirent, là où se cantonnait l’essentiel de l’alimentation humaine. La pénurie déclencha de nouvelles guerres, des famines, des morts par milliers. Dans les hautes montagnes, les plantes résistaient, l’altitude préservant l’emballement cellulaire endogène. Ce qui restait alors de l’humanité pouvait souffler, et moi de même.

J’ai néanmoins fui mes responsabilités, plus personne ne me faisant confiance. Les menaces de mort s’entassaient sur mon bureau. J’ai lâché le Consortium qui s’apprêtait à me donner en pâture. Je me suis réfugié dans mon bunker afin de continuer dans l’ombre mes recherches. Jusqu’à aujourd’hui, je gardais chevillé au corps l’espoir de trouver une solution.

En vain. Trois ans plus tard, le cycle infernal redémarre.

Et je n’ai rien trouvé pour l’enrayer.

Je m’agenouille sur ce qui n’est plus que stérilité. Ma main attrape une pierre couverte d’une pellicule si fine qu’elle me glisse entre les doigts. L’odeur de la désolation me prend à la gorge. J’essaie encore de comprendre, mais au final, rien n’a jamais eu de sens à part cette seule certitude : mon invention, celle qui devait libérer le monde, l’a tué à petit feu.

Cette phrase de mauvais goût me déclenche un rire sec, aussi aride que ma bouche et le paysage autour de moi. Un rire de dément, car les évènements en cours ne peuvent en aucun cas être qualifiés de « petit ». Tout brûle désormais. Seuls les océans conservent l’étincelle primordiale, la diversité des existences.

Mais pour combien de temps ?

Ailleurs, chaque brin d’herbe, chaque plante, chaque arbre s’embrasent. Le moindre végétal succombe à cette foutue combustion spontanée, cette Sève Ignée.

De ces quelques années de sursis, il ne restera bientôt que des cendres…